Jour 59 : la pollution des usines de Montreuil et le scandale de l’insecticide chlordécone en Guadeloupe

cicLe vendredi 29 juin, pour sa dernière étape avant Paris, la marche des cobayes est partie de Créteil jusqu’à Montreuil. Le matin, les marcheurs ont cheminé pendant 3h tandis qu’une délégation s’est rendue à Paris pour une conférence de presse sur le chlordécone, organisée par la députée européenne Michèle Rivasi en amont de la thématique de la soirée.

Le chlordécone est un puissant insecticide cancérogène, perturbateur endocrinien, neurotoxique et spermatotoxique. Il est notamment utilisé dans les Antilles pour lutter contre le charançon du bananier. Interdit en France dès 1990, il a néanmoins été utilisé jusqu’en 1993 par dérogation aux Antilles françaises. C’est un véritable scandale sanitaire, puisque près de 90% des sols de Guadeloupe sont pollués par le chlordécone, et sa toxicité mettra près de 700 ans à disparaître…

Younous Omarjee, député européen France insoumise, a précisé que le chlordécone ne pénètre pas dans les bananes elles-mêmes. Il explique aussi que de nombreuses maladies (comme une nette augmentation des cas de cancers) ont vu le jour en Guadeloupe à cause de cet insecticide.

« Nous, élus, sommes aussi des lanceurs d’alerte. Nous devons prendre au sérieux ces alertes et reconnaître les victimes, les indemniser » (Younous Omarjee)

Younous Omarjee, député européen France insoumise

 

Harry Durimel est avocat à Pointe-à-Pitre. Il accompagne les plaignants contre le chlordécone et nous a présenté l’histoire de ce scandale. Une plainte a été déposée en 2006 contre l’industriel. Mais les plaignants ont du faire face à une levée de boucliers de la part de ceux qui normalement protègent la société : le procureur a tout fait pour retarder l’instruction de ce dossier : irrecevabilité de la plainte, procédure nulle, rallongement des délais… Le pollueur aurait-il été protégé ? Des manœuvres ont été mises en place pour contourner l’interdiction d’utiliser l’insecticide et même après l’interdiction, les stocks ont été enterrés pendant longtemps.

« Avec le scandale du chlordécone, nous voyons nettement que la logique économique l’a emporté sur celle sanitaire. L’État ne pouvait pas ignorer la toxicité de cet insecticide. On savait, mais on a persévéré dans l’empoisonnement. Mais heureusement, nous trouvons des voix pour nous élever contre cette omerta » (Harry Durimel)

L’avocat demande à ce que les recherches soient financées et que les victimes soient reconnues. En effet, aujourd’hui, les guadeloupéens n’ont pas le droit de connaître le taux de chlordécone présent dans leur sang. Si la métropole se mobilise sur ce sujet, alors les autorités guadeloupéennes pourront se saisir de ces enjeux sanitaires énormes. La médiatisation locale seule n’a pas pu permettre d’obtenir gain de cause pour le moment, c’est pourquoi l’avocat a salué l’initiative de la députée européenne Michèle Rivasi d’organiser cette conférence de presse à Paris.

« On nous dit qu’il n’y a pas de lien de causalité entre l’insecticide et certaines maladies, mais on nous interdit de l’établir puisqu’on ne peut pas mesurer le taux de chlordécone dans notre sang » (Harry Durimel)

Harry Durimel, avocat mobilisé contre le chlordécone en Guadeloupe

 

André Cicolella, président du RES (Réseau environnement santé), est ensuite intervenu sur les perturbateurs endocriniens.

Selon l’OMS, les perturbateurs endocriniens sont des substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme. Elles peuvent interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et induire des effets néfastes sur l’organisme d’un individu ou sur ses descendants.

André Cicolella explique par ailleurs que l’effet toxique de certains produits est démultiplié par l’action conjointe avec d’autres substances : c’est « l’effet cocktail ». Les maladies chroniques explosent et touchent des personnes de plus en plus jeunes (le nombre de cancers de la prostate a par exemple été multiplié par 10 en 50 ans).

André Cicolella appelle à l’élaboration d’un « plan sans perturbateurs endocriniens » et invite les communes à signer une charte des territoires sans perturbateurs endocriniens (10 villes ont aujourd’hui signé cette charte, dont Paris). Selon lui, les Antilles sont des territoires prioritaires pour la santé environnementale, au vu des scandales sanitaires qui s’y déroulent depuis plusieurs années.

André Cicolella, président du Réseau environnement santé

 

Jean-François Deleume, médecin et membre de l’association Eau et rivière de Bretagne, a expliqué que le chlordécone n’avait pas seulement été utilisé dans les Antilles mais aussi en Europe (Irlande, Allemagne de l’Est, République tchèque, Pologne…). Cet insecticide, qui s’accumule dans toute la chaîne alimentaire, persiste pendant sept siècles dans tous les milieux. Des études épidémiologiques approfondies sont nécessaires pour comprendre l’étendue de la gravité de cette situation et trouver les moyens d’y remédier rapidement et efficacement. Il faut aussi protéger en priorité les enfants in utero et les jeunes enfants, car la contamination peut se transmettre par le cordon ombilical lors de l’accouchement, ou encore par le lait maternel.

Jean-François Deleume, médecin et membre de l’association Eau et rivière de Bretagne

 

Philippe Verdol, président de l’association EnVie-Santé en Guadeloupe, a dénoncé la violation du principe de précaution. Alors que nous savons que ce produit est toxique, qu’il y a un taux maximal de chlordécone à ne pas dépasser pour les denrées alimentaires et que même l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) recommande de ne plus manger local tellement les sols sont pollués, personne ne réagit… Il y a très peu de soutien politique sur cette question en Guadeloupe.

Philippe Verdol, président de l’association EnVie-Santé en Guadeloupe

 

En conclusion, le député Younous Omarjee a indiqué son souhait que soit lancée une enquête parlementaire sur le chlordécone, insistant sur l’importance de mener un combat commun avec d’autres députés, au-delà des partis. Michèle Rivasi a quant à elle appelé à l’organisation d’un colloque à l’Assemblée nationale, d’ici la fin de l’année, sur ce scandale sanitaire.

« Ce scandale du chlordécone a une co-responsabilité : celle de l’industriel et celle de l’État. La justice doit fonctionner correctement, elle doit être réellement indépendante du politique. Il y a urgence à protéger la population, notamment les femmes et les jeunes enfants. Un plan d’urgence alimentaire doit être mis en place. Nous allons nous mobiliser en métropole sur le chlordécone, c’est indispensable » (Michèle Rivasi)

Si vous souhaitez approfondir le sujet, Politis a sorti le 4 juillet un numéro dédié au chlordécone : « un poison béni par l’État ».

Michèle Rivasi, députée européenne Europe Écologie-Les verts

 

Les marcheurs se sont ensuite retrouvés à Montreuil, avec des parents d’élèves et le collectif contre la SNEM (Société nouvelle d’eugénisation des métaux), devant une école polluée par l’usine. Celle-ci est spécialisée dans le traitement chimique des métaux pour l’industrie aéronautique et elle travaille notamment pour les groupes Airbus et Safran. Des familles, qui habitent à quelques mètres de l’usine, se mobilisent depuis plusieurs années pour faire toute la lumière sur la pollution de la SNEM et ont exigé la fermeture de l’usine.

Plusieurs manquements sont dénoncés : le stockage et l’évacuation des déchets chimiques, l’aération du site et les installations vétustes. Par ailleurs, Safran et Airbus n’hésitent pas à imposer aux salariés de leurs sous-traitants comme la SNEM des conditions de travail bien loin de celles en vigueur dans leurs propres usines. Une grande opacité dans les discussions et les décisions a aussi été observée…

Plusieurs cas de leucémies rares ont été recensés dans le quartier de la SNEM. Les riverains se sont donc lancés dans une « opération sentinelle » pour enquêter sur l’état de santé des voisins immédiats de l’usine.

Au final, l’usine a été fermée, mais pas pour des raisons de santé : pour des raisons économiques. Les industriels ont maintenant trois ans pour liquider l’usine et les déchets. Que va-t-il se passer ensuite ?

 

Nous avons ensuite marché jusqu’à un autre site gravement pollué au trichloréthylène (TCE) par l’usine Wipelec à Romainville. Près de 200 maisons seraient concernées par cette pollution, et plus de 20 cancers ont été diagnostiqués dans le périmètre de l’usine. Des analyses ont été réalisées au compte-goutte, et certains résultats n’ont été transmis aux riverains qu’après une mobilisation et une médiatisation très fortes. La préfecture faisait de la rétention d’information…

Politis du 27 juin 2018 (avec un article sur l’usine de Wipelec)

 

Une dépollution des alentours a été entamée, et pourtant les taux de pollution ont augmenté entre le démarrage et la fin de la dépollution… C’est aujourd’hui ce que dénoncent les riverains.

« J’étais là depuis 2009, je me demandais ce qu’avaient respiré mes enfants… Des taux d’arsenic bien supérieurs à la norme ont été retrouvés dans mon jardin. Les services de l’État auraient du faire leur travail, mais ils n’ont rien fait du tout » (Sébastien Tirloir)

Les députées Sabine Rubin (France insoumise) et Michèle Rivasi (Europe Ecologie-Les Verts) étaient présentes pour soutenir le collectif de riverains. Sabine Rubin, députée de la 9ème circonscription de la Seine-Saint-Denis, se mobilise sur ce projet depuis plusieurs années déjà :

 

Une délégation s’est ensuite rendue au palais des sports de Bondy pour un débat sur les compteurs Linky. L’une des principales critiques faites à l’installation de ces nouveaux compteurs électriques est l’atteinte à la vie privée, puisque des relevés sont effectués très souvent et permettent de savoir combien de personnes dorment dans le logement, les activités diurnes et nocturnes en détail, les temps de vacances, etc. Les informations pourront ensuite être revendues à différents acteurs privés…

L’objectif d’ENEDIS est d’installer le plus de compteurs possible, mais l’entreprise déploie une mauvaise communication sur l’installation de ces compteurs. Celle-ci n’est pas encore obligatoire, mais les citoyens sont poussés à accepter la pose. Tout un écosystème économique qui ne fait pas que des convaincus…

Débat sur le Linky à Bondy

 

Le soir, à la Maison ouverte de Montreuil, une soirée sur le chlordécone a été organisée (voir explications en haut de l’article). Étaient présents Michèle Rivasi, le CRAN (Collectif représentatif des associations noires), Philippe Verdol (En-Vie santé), Jean-François Deleume (Eau et Rivière de Bretagne), l’AMSES (Association médicale pour la sauvegarde de l’environnement et de la santé), André Cicolella (Réseau environnement santé), Pierre-Michel Perinaud (Alerte des médecins sur les pesticides), Maître Harry Durimel et Maître Pierre Laforgue.

De passionnants échanges ont rythmé la soirée, sur une thématique de santé publique qu’il est urgent de mettre sur le devant de la scène.

Soirée sur le scandale du chlordécone à Montreuil

 

Et pour finir, voici une vidéo de l’artiste Jo Ferly sur le chlordécone :

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